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Alfred Simon nous a quittés

Il fut professeur de philosophie à l’École de 1955 à 1980

Article du 11 septembre 2017, publié par P. de Panafieu (modifié le 9 novembre 2017 et consulté 1207 fois).

Critique de théâtre à la revue Esprit, biographe de Jean Vilar, Alfred Simon a été un professeur de philosophie exigeant, passionnant et éclairant. Jean-Marie Catonné qui fut son collègue lui rend ici hommage.

Nous avons appris, durant cet été, la mort d’Alfred Simon à l’âge de 94 ans. Il avait quitté l’Ecole il y a près de 40 ans, oublié des nouvelles générations, mais n’avait cessé de marquer de sa forte personnalité tous ceux qui l’avaient connu, aussi bien élèves que collègues. Alfred Simon fit partie, avec Jean Conilh, de ces intellectuels qui écrivaient dans la revue Esprit – dont il tenait la chronique théâtrale – que Georges Hacquard fit venir à l’École, loin des sentiers battus de la pédagogie. L’éducation y gagnait le peu qu’elle se moquait de perdre en conformisme académique.

Alfred Simon y enseigna la philosophie et les lettres de 1955 à 1980. Sa parole passionnée, une pensée exigeante et sa vaste culture ne laissaient personne indifférent. Il fut le premier, on l’oublie, à créer un Groupe d’art dramatique à l’École alsacienne. Combien d’entre nous ont suivis sur France-Inter les débats animés du Masque et la Plume auxquels il participa durant plus de vingt ans, ou le rencontraient l’été, lors de conférences au Festival d’Avignon ? Il enseignait par ailleurs l’histoire du théâtre à l’Ecole de la rue Blanche et fut visiting professor aux États-Unis.
Alfred Simon accompagna le renouveau théâtral de l’après-guerre avec le théâtre dit d’avant-garde d’un Samuel Beckett, et la mutation d’un nouveau public né de la décentralisation. Il fut partie prenante de l’aventure du TNP de Jean Vilar (dont il fut le premier biographe), puis de celle du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, jusqu’à interpréter un rôle d’inquisiteur dans son film Molière. Un théâtre populaire sans démagogie populiste, à l’écart du divertissement “bourgeois” et de l’engagement militant.
Outre des centaines de critiques dramatiques dans la revue Esprit, qui n’étaient pas de simples comptes-rendus journalistiques d’un soir mais autant de réflexions approfondies sur l’utopie du théâtre, et ses articles dans L’Express, il laisse une quinzaine d’ouvrages dont une édition du Théâtre complet de Molière en cinq volumes pour le Club français du Livre, un Molière par lui-même aux éditions du Seuil qui connut plusieurs traductions, un Beckett qui fit date et une biographie de Molière, Molière, une vie, repris en Points poche, qui lui valut le Prix du Syndicat de la critique de théâtre.
Avec Alfred Simon s’éteint sans doute un des derniers témoins d’une époque de l’histoire de l’École alsacienne qui fut celle de Georges Hacquard.

Jean-Marie Catonné

Post Scriptum.

Dans l’album du centenaire, en 1974, Alfred Simon avait donné le texte suivant :

« Carrefour Vavin, l’Observatoire, le jardin du Luxembourg — ... C’est vrai, il y a des lieux qui font signe de loin. L’essence même du quartier se poétise, flotte dans l’air. C’est plein de 14 juillet pour peintres des années folles, de manèges qui tournent en silence dans l’or de l’automne, de philosophes et de nonnes qui font crisser le sable des allées, de spectres qui occupent la rue comme des lycéens en colère, d’enfants qui jouent avec les marionnettes et de marionnettes qui se prennent pour des habitants. Il y a des dômes aux rondeurs tendres et des palais qui se regardent avec gravité dans le miroir des eaux.
Et puis ce triangle qui pointe vers la statue d’un maréchal d’empire, le sabre au poing.
Les immeubles du boulevard tournent ostensiblement le dos à la rue Notre-Dame-des-Champs « triste comme une porteuse de pain congédiée ». L’Ecole n’a pas pignon sur
rue. Ni portique à la grecque, ni jardin d’honneur à la française. Deux petits drapeaux
lèchent mélancoliquement la grisaille des murs et attendent sans fin la joyeuse lessive
d’un Monet ou d’un Dufy. Cette école s’est installée comme ça, modeste et fière, décidée à vivre toujours un peu au-dessus de ses moyens, à harmoniser les contraires,
parisienne et provinciale, spiritualiste et laïque, novatrice et traditionnelle. Elle est née
d’une blessure. Il lui en est resté longtemps une imperceptible raideur, un patriotisme,
un humanisme, un idéalisme que les danses rituelles de la grande démystification
moderne ont peu à peu refoulé dans un inconscient qui grogne parfois. Mais ceux-là mê
mes que l’envie prenait périodiquement de secouer un peu l’institution, n’ont jamais
voulu le faire qu’avec une très grande douceur, et le souci de ne pas casser, sous prétexte d’innover, ce qu’il y avait de plus précieux (et de plus fragile) dans son libéralisme intransigeant : le sens du dialogue, de l’échange, de la communication réciproque. Les pères fondateurs ne sont pas allés au bout de leur utopie. Ces Alsaciens exilés, ces protestants minoritaires, ont simplement voulu inscrire dans la trame du réel quotidien un lien de tolérance, de non-oppression, de non-conditionnement des consciences. L’École alsacienne n’a jamais prétendu être une abbaye de Thélème, ou un Summerhill, une utopie vivante. Elle est pourtant devenue, renonçant, non sans douleur, au mythe de la grande famille ouatée, un lieu d’innovation pédagogique, de socialisation vécue, d’humanisation têtue, fondé sur la confiance réciproque. Jamais elle ne fut davantage elle-même qu’en libérant la créativité individuelle et collective. On pourrait évoquer des expériences, non pas seulement tolérées mais encouragées, qui anticipèrent de loin, non seulement sur le mouvement pédagogique, mais sur le mouvement artistique ou théâtral moderne. Aujourd’hui, les réformes, les audaces, les innovations sont, dans ce vieux pays centralisateur, planifiées, programmées, contrôlées. L’École elle-même s’est ouverte
complètement aux contradictions et aux tensions du présent. Ses vieux murs ne la protè
gent pas du fracas de la rue, ni des atteintes de la vie. Les certitudes d’antan sont mortes et aux doutes d’aujourd’hui il manque la vitalité d’un Montaigne et d’un Descartes. Les hommes aspirent à une fête dont ils ont perdu le secret. Pas question de tricher avec les mots, avec les gestes, avec les visages. L’École alsacienne ne continue pas. Comme l’homme, elle en est toujours à son commencement.
Alfred Simon professeur de philosophie »

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31 août 2017
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