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Côme Déchery : Double Je

Année 2002/03 - Collège

Article du 16 avril 2010, publié par PO (modifié le 7 mars 2010 et consulté 700 fois).

DOUBLE JE

Une histoire de capes et d’épées avec des capes et des épées

Tout commença le 24 janvier de l’an 1612, lors d’une fête donnée par le comte Ravard de Montignac pour la naissance de son fils Guillaume. Bien qu’il ait perdu sa femme en couche, le comte ne semblait pas vraiment en être affecté, considérant cela comme une nouvelle occasion de se remarier et de recevoir à nouveau une dot.

Installés depuis peu dans la région et anoblis récemment, les Montignac avaient su agrandir leur territoire, soit par mariages, soit par complots et en ce temps ils étaient devenus la plus puissantes des maisons de la région ( ce qui n’était pas grand chose mais les petits essayent toujours de jouer à la façon des plus grands, comme le dit La Fontaine à ce propos :

« Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :

Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,

Tout petit prince a des ambassadeurs,

Tout marquis veut avoir des pages. »)

La seule ombre au tableau pour cette dynastie était la vieille famille des Croissic. Etablis là depuis plus longtemps, ils avaient eux aussi de belles propriétés et se montraient bon et généreux avec le peuple qui les aimaient en retour. Néanmoins, le pouvoir qu’exerçait le marquis de Croissic était déclinant car ce dernier était quelque peu désargenté. Il avait été ruiné dans une affaire commerciale où les Montignac avaient eu, dit-on, le dessus. Mais même si’ils étaient pauvres, les Croissic restaient encore fiers et ils ne manquaient pas d’occasions pour tenir tête aux Montignac qu’ils considéraient comme de la racaille de la pire espèce.

Les Croissic avaient tout de même répondu à l’invitation de Ravard pour la naissance de son fils. La soirée tirait à sa fin, les bouffons et les jongleurs avaient fini leur spectacle et les convives sirotaient leur gobelet de vin en écoutant les chansons des bardes. Ravard, déjà rendu un peu joyeux par l’alcool, lâcha quelques remarques un osées sur la fille unique de Savinien, Clotilde, en exprimant assez clairement son désir de la mettre dans sa couche. Le sang de Savinien ne fît qu’un tour, il se leva et fit face à Ravard en lui disant avec colère qu’il était inconvenant de vouloir mettre dans son lit une jeune femme noble et non mariée alors que l’on devrait encore porter le deuil de son épouse. La discussion dégénéra véritablement lorsque Ravard dit :

« Au moins chez moi elle pourrait dormir dans un vrai lit et non sur une paillasse comme elle le fait dans le taudis qu’est votre demeure, marquis sans-le-sou ! Et je pense qu’elle préférerait prendre un peu de bon temps au lieu de récurer la porcherie de quelques manants en échange de deux poulardes faméliques ! »

A ce moment-là, le marquis devint blême et frappa le comte au visage, puis, sans que ce dernier n’ait eût le temps de réagir, il quitta la salle en silence avec sa suite.

Ce fut le début de la grande discorde entre les deux maisons. A partir de ce moment, les Montignac firent tout leur possible pour ruiner leurs rivaux. Les Croissic perdirent peu à peu leurs hommes qui partaient travailler chez leur ennemi qui menait un train de vie plus grandiose. Les récoltes de l’année 1629 furent brûlée par une bande de mystérieux maraudeurs que l’on ne retrouva jamais, bien que tout les soupçons pesaient sur les Montignac. L’honneur des Croissic était bafoué. Clotilde mourut en 1632 d’une pneumonie et la femme de Savinien ne tarda pas à la suivre dans la tombe. Réunissant ses dernières forces, ce dernier essaya de restaurer l’honneur de sa lignée mais il fut tué par des hommes à la solde de Montignac le 24 janvier 1634. Il y eut bien un jugement pour meurtre mais il n’y eut pas assez de preuves pour le faire aboutir. Tout le monde pensa que la lignée des Croissic était finie et leurs terres furent rachetées par Montignac.

Bien des années passèrent et les Montignac devinrent puissants et riches. Ravard mourut à l’âge de 68 ans et ce fut son fils qui lui succéda. Il dirigea tranquillement son comté pendant 2 années. C’est en l’an 1652 que commence vraiment notre histoire…

Il était déjà très tard lorsque le comte de Montignac revint de son voyage d’affaires. Les domestiques s’affairaient de tout côtés pour préparer les chambres tandis que l’intendant de la maison s’avançait pour accueillir son maître. Ce dernier était de très mauvaise humeur, comme toujours lorsqu’il n’avait pas assez dormi. Il insulta quelques pages qui se tenaient sur son chemin, menaça de renvoyer un domestique qui avait fait tomber son coffre et s’énerva sur une femme de chambre qui lui avait fait couler un bain qui, selon lui, était trop froid. Après ces quelques scènes, il se sentit beaucoup plus détendu et alla se coucher en demandant à ne pas être réveillé avant 10 heures.

La plupart des gens de la maison suivirent l’exemple du comte et partirent au lit. Cependant, quelques minutes après, une soubrette descendit les escalier à pas de loup et se rendit dans la petite cuisine du château.

« - Ah ! voilà Géraldine, » dit un homme assis dans un fauteuil au moment où la servante entrait.
Une dizaine de domestiques était réunies, comme chaque soir, dans l’antichambre de la cuisine. Les gens de la maison de Montignac n’étaient pas ménagés et avaient le droit à peu de repos. C’était pour cela que le maître d’hôtel, Monsieur Verpains, avait décidé de s’accorder un peu de temps de détente et de discussion avec quelques uns de ses compagnons dans cette petite cuisine. Cette initiative restait secrète bien entendu : le comte était trop avare pour permettre qu’on utilise des bougies après l’heure du coucher.

« - Désolée, je suis un peu en retard, chuchota Géraldine en s’asseyant.

  •  C’n’est pas grave, on a tous eu des problèmes c’soir, répondit un palefrenier, l’comte est vraiment tyrannique en c’moment.
  •  Si le comte va mal c’est qu’ ses affaires vont mal, et comme c’est avec son argent qu’ on se nourrit, j’ pense qu’ on devrait faire un peu attention, dit un cuisinier.
  •  Je pense savoir pourquoi il perd de l’argent, dit Monsieur Verpains l’œil brillant tout à coup, vous avez entendu parler de ce brigand qui court la campagne ces dernières semaines.
  •  L’homme qui s’ fait app’ler Valère ? répondit le palefrenier, celui qu’ a volé le percepteur des impôts de Monsieur le comte ?
  •  Celui qu’ a interrompu la prêche de M. le curé samedi dernier pour causer de…
  •  Chut ! interrompit M.Verpains, Moins fort ! Si on nous surprend à parler de lui, nous sommes bons pour changer de travail. Oui, c’est cet homme-là qui fait enrager le comte. On raconte qu’il a avec lui une bande d’hommes pas très recommandables…
  •  Ah ? dit Géraldine d’un air surpris, je ne pense pas, ils sont pour la plupart issus des veilles terres des Croissic et même s’ils sont pauvres, ce ne sont pas des mauvaises gens. »

    Le palefrenier attrapa une bouteille de piquette et se versa une rasade tout en continuant à parler :

    « - En tout cas, il excite les foules, ch’sais pas où tout ça va nous mener, mais s’ ils continuent, on peut être sûr que soit il ruin’ra le comte, soit y se f’ra pendre.

  •  D’ailleurs nous allons bientôt avoir de nouveaux arrivants ici, dit Monsieur Verpains d’un air content de lui.
  •  Ah bon ? Mais personne n’a été prévenu, dit timidement un jeune garçon qui venait d’entrer au service du comte.
  •  Enfin, répondit le majordome, ce n’est pas encore sûr. Mais j’ai de bonnes raisons de croire que Monsieur le comte va faire venir des hommes pour traquer ce bandit. Je tiens ça de source sûr ! Bon ! Et bien mes amis, il est temps d’aller dormir. Si mes suppositions sont exactes, il y aura du travail demain. »

    Le petit comité se leva et chacun rentra discrètement dans sa chambre. Dehors, il faisait froid, la campagne était gelée et cela faisait 18 ans que le marquis de Croissic était mort.

    De bon matin, le lendemain, Guillaume, le comte de Montignac, se rendit à son cabinet où il comptait travailler toute la journée. Tout en écrivant, il continuait de penser à ses problèmes : ses champs qui n’étaient plus fertiles et qui étaient en jachère, ses relations houleuses avec la cour, mais surtout comme l’avaient deviné les domestiques, ce bandit qui se faisait appeler Valère. Il avait déjà réfléchi aux étrangetés du problèmes ; cet homme ne faisait rien de ce que fait un bandit normal : un voleur est censé voler pour manger mais celui-là volait seulement pour le ruiner, il n’utilisait pas l’argent qu’il gagnait mais le donnait à certaines gens un peu partout dans le comté. En cela déjà cet homme était étrange mais de plus il ne cessait de prendre des risques inutiles : à quoi cela lui avait-il servi de parler aux paysans en troublant le culte dimanche dernier ? Il les incitait à se révolter contre un usurpateur des veilles terres de Croissic et semait le trouble jusqu’au cœur des plus anciennes terre des Montignac ! Guillaume en avait donc finit par conclure que si cet agitateur était soit un ambitieux qui voulait prendre le contrôle d’une révolte pour devenir le nouveau comte, soit un nostalgique du passé et du temps des Croissic. Mais dans un cas comme dans l’autre, il fallait le faire taire. A ce moment-là, on frappa à la porte du bureau :

    « - Que-est ce que c’est ? aboya le comte, j’ai demandé à ne pas être dérangé pendant que je travaille.

    Monseigneur, les personnes que vous attendiez sont arrivées, fit la voix de l’intendant à travers la porte.

    Ah ! Faites-les entrer ici. »

    Une dizaine d’hommes entra dans le petit cabinet du comte. Il étaient plutôt bien habillés même si certains ne payaient pas de mine, affichant des visages balafrés ou écorchés. Un homme de taille moyenne et aux cheveux brun s’avança, d’apparence juvénile, il avait déjà l’assurance d’un homme mûr.

    « - Monseigneur, commença-t-il, je me présente, Lorac de Cisveresi, il semblerait que vous ayez demandé des mercenaires, alors, allons droit au but, je n’aime pas attendre. Quel est votre problème ? Combien nous payez -vous pour le résoudre ? Et mettons-nous d’accord sur les petits détails après. »

    A ces mots, le comte rougit de colère, se gonfla pour se préparer à crier puis éclata d’un rire tonitruant.

    « - Ha ha ha ! Vous avez du courage, mon garçon, j’aime ça, et vous en aurez besoin pour la tâche que je vais vous confiez, alors écoutez-moi… »

    Une heure plus tard, le contrat était conclu. Les mercenaires avaient pris leur chambre au château et Lorac était déjà en train de se familiariser avec le comte.

    « - Voyez-vous, mon garçon, lui disait ce dernier, il faut coincer ce gredin avant qu’il n’excite la populace. Si je puis vous donner un conseil, commencez votre traque vers Bourg Manjou, c’est là qu’on l’a vu la dernière fois. »

    A ce moment, l’intendant entra dans le cabinet, la mine réjouie, une cassette à la main :

    « - Voyez, monseigneur ! Le produit des impôts de vos terres de l’est ! Il a réussi à être acheminé ici sans que il ne soit volé par ce…

  •  Comment ? Il n’était donc pas sur le coup ? intervint Lorac, Je croyais qu’il attaquait particulièrement vos convois d’impôts, Monsieur le comte.
  •  Ha ! répondit Montignac, il ne peut pas tous les avoir. Regardez, Lorac ! » dit-il en prenant la cassette et en sortant une clé attachée à la chaîne autour de son cou. Il ouvrit un petit coffre-fort encastré dans le mur derrière son bureau.

    « C’est là que j’entrepose ma fortune, dit le comte, mes titres et tous mes papiers précieux, et ce coffre, croyez moi ! il ne l’aura pas ! Car la seule clé, c’est moi qui l’ai et je ne la quitte jamais ! S’ il la veut, il devra d’abord me passer sur le corps ! »

    Deux semaines plus tard, les domestiques commencèrent à s’habituer à la présence des mercenaires ; l’excitation provoquée par leurs arrivée retomba peu à peu et la vie recommença comme avant. Les mercenaires battaient la campagne à la recherche de Valère. Les attaques de ce dernier furent moins fréquentes qu’avant. Il prit moins souvent des risques et quand il le faisait, c’était toujours loin des mercenaires ou pendant la nuit. Lorac rencontra par deux fois les bandits mais toujours sans leur chef. Montignac était plutôt satisfait du résultat mais continuait d’exhorter Lorac à plus d’ardeur pour qu’il réussisse enfin à coincer la tête du groupe d’agitateurs.

    Dans le château, rien de spécial ne se passait. Géraldine, la soubrette, était tombée amoureuse, disait-on, du beau Lorac. Mais ce genre de potins n’intéressaient pas vraiment le comte qui n’en prenait jamais connaissance.

    Montignac continua sa campagne contre son ennemi en voulant placarder des affiches de recherche partout dans ses terres, mais Lorac le désenchanta bien vite :

    « - Monsieur le comte, dit-il, placarder des affiches est une erreur. Un bandit qui se sent acculé n’en est que plus dangereux. Croyez-moi, la meilleur façon de traquer quelqu’un, est de ne pas l’inquiéter pour qu’il ne soit pas sur ses gardes.

  •  Je persiste à croire, répondit le comte, qu’ en utilisant tous mes moyens, je le pendrai ou le ferai fuir de mon comté.
  •  Mieux vaut l’éliminer définitivement, contrit Lorac, de toute façon, votre idée n’est pas réalisable.
  •  Ah et pourquoi ça ? dit Montignac sur un ton contrarié.
  •  Monsieur le comte, vous devez vous tenir mieux informé. Notre homme avance toujours sous le masque, personne n’a jamais vu son visage, répondit Lorac comme si il parlait à un enfant en bas âge.
  •  Et sous quel masque avance-t-il ?
  •  Sous celui d’une corneille.
  •  D’une corneille ? dit le comte étonné
  •  N’est-ce pas le blason des Croissic ? répondit Lorac. »

    Au bout d’ un mois, la tension qui régnait dans la région était retombée, même si Valère frappait encore de temps en temps Le comte qui était déjà âgé, prit alors la décision de se marier. Pour pallier aux dépenses que lui coûtait l’affaire Valère, il prit pour femme Gwendoline Pourpençeau, fille du plus riche marchand de la région. Montignac aurait préféré une femme de grande noblesse pour agrandir son territoire mais il avait trop besoin de l’argent de la dot pour suivre ses désirs personnels. Il décida de se marier en grande pompe dans la chapelle de son château le 24 Février de l’an de grâce 1652. La mariée partit de chez elle au petit matin avec sa suite et le comte se rendit à sa rencontre. Il avançait avec Lorac, ses hommes, et quelques domestiques parmi les plus fidèles, quand, au détour d’un plateau rocheux, ils virent le convoi de la mariée.

    « - Ah ! dit le comte la voix un peu chevrotante, voici donc l’arrivée de ma chère future épouse.

  •  Je n’ai pas oublié de vous féliciter, j’espère, répondit Lorac d’une voix atone.
  •  Je ne crois pas non, mais vous… »

    A ce moment-là, des hommes surgirent des fourrés près de la route et se ruèrent sur le convoi de Gwendoline. Le comte cria quelque chose pour demander à ses hommes d’intervenir mais Lorac en compagnie de ses mercenaires était déjà en train de dévaler la pente pour porter assistance au convoi attaqué.

    Mais il était déjà trop tard, les gardes avaient tous été assommés ou blessés. La mariée n’était plus là, enlevée par les bandits, mais sur le siège reposait un unique objet.

    Lorac le regarda, et dit au comte qui était encore pâle de surprise : « Monsieur, Valère est de retour et il a frappé fort. » Montignac prit alors l’objet et le déchira en hurlant de rage. C’était un masque de corneille.

    « - Alors ? demanda le comte, toujours rien ? » demanda le comte à Lorac qui venait d’entrer.
    De retour au château, ils étaient dans le cabinet du comte. Ce dernier, paniqué, ne savait que faire mais Lorac, fidèle à lui-même, avait pris les choses en mains. Il avait prévenu la chapelle et les cuisines que la mariée était en retard et qu’il fallait nourrir les invités et préparer des chambres pour eux car la mariée n’arriverait peut-être que le lendemain, sans entrer dans les détails pour ne pas paniquer tout le comté.

    « - Non toujours rien, répondit Lorac, j’ai envoyé des messagers partout et préparé des hommes pour une battue dans les forêts susceptibles de cacher Valère. »
    Un page entra dans le cabinet avec une expression intriguée :

    « - Un messager vient de me remettre ce colis pour M. le comte. Il m’a demandé de le remettre en mains propres, car il dit que c’était très important, dit-il.

  •  Donne-moi ça, dit Montignac en lui arrachant le paquet des mains et en déchirant le papier fébrilement. »

    Un masque de corneille tomba à terre avec une carte et une lettre. Montignac ramassa la lettre et la parcourut des yeux en poussant des cris de colère, de frustration puis enfin de surprise. Il la passa à Lorac qui la lut telle quelle :

    Cher comte de Montignac,

    Je suis sincèrement désolé de ne pas avoir pu vous présenter plus tôt mes félicitations pour votre mariage. J’ai tout de même, pour ma défense, le fait que vous ne m’ayez pas invité à la réception, mais comme je ne suis pas rancunier, je vous envois en cadeau ce superbe masque ainsi qu’une carte indiquant l’endroit où vous pourrez récupérez la grosse truie avec laquelle vous allez être condamné à passer votre vie. Bien sûr, sa récupération ne se fera pas sans que vous n’apportiez une petit quelque chose comme…100.000 louis d’or ? Je pense que le prix est convenable pour éviter un scandale qui nuirait à votre réputation tout comme à vos affaires. Venez sans armes ni hommes de mains. Vous pouvez vous faire accompagner de Lorac si vous voulez vous sentir en sécurité. Amicalement vôtre.

    Valère

    « - Qu’allons nous faire ?, demanda Lorac

  •  Que faire ? répondit le comte, Mais, y allez ! Mais pas seulement avec vous ! Amenez vos hommes et mes gardes, ils nous suivront a distance et quand Valère et les siens se présenterons, nous les encerclerons et cette fois, il ne s’échappera pas ! »

    Il faisait nuit noire lorsque une vingtaine d’homme sortit silencieuse¬ment du château de Montignac.

    « - Nous n’avons rien oublié ? fit Lorac à l’assistance.

  •  La stratégie est au point et nous savons tout ce que nous devons faire, répondit un mercenaire, nous avons nos armes, nos chevaux…
  •  L’or ! se remémora Lorac, Monsieur le comte, il faut prendre l’or pour la rançon.
  •  Et pourquoi ? répondit ce dernier, nous n’avons qu’à prendre un sac et le remplir de pierre et le tour est joué.
  •  On ne peut pas être sûr que cela va fonctionner, dit Lorac, si cela ratait, il vaudrait mieux que ce soit de l’or et non des pierre que Valère reçoit, car si il n’a pas son argent, en plus du fait que nous allons l’attaquer par surprise, il peut devenir dangereux et tuer votre fiancée. De toute façon, il vaudrait mieux de l’or pour gagner en crédibilité.
  •  Bon si tu y tiens, dit le comte en prenant la clé qui pendait à son cou.
  •  Ne vous gênez pas, je vais le chercher, » dit Lorac en attrapant la clé et en s’éclipsant pour aller remplir la cassette avec l’or du coffre du comte.

    Une fois les chevaux sellés, la cassette prête, la petite troupe partit en suivant de loin Lorac et le comte qui avaient pris comme prévu un peu d’avance. Après quelques heures de chevauchée, ils mirent pied à terre et s’enfoncèrent à travers un sentier de forêt. Ils arrivèrent au lieu dit : un croisement en plein forêt. Là, Lorac posa la cassette au pied d’un panneau au bois moisi et ils allèrent s’asseoir sur un banc pour attendre l’échange. Ils attendirent ainsi pendant deux heures dans le froid et l’humidité. Tout d’un coup, Lorac se leva :

    « - Où allez-vous ?, chuchota Montignac.

  •  Il y a quelque chose d’anormal, répondit Lorac en avançant vers la cassette, nous sommes au bon endroit mais il ne vient pas. »

    Il prit alors la cassette et cria :

    « - Alors, Valère ! Vas-tu te cacher encore longtemps derrière ton masque ? Montre-toi ! »
    Puis il regarda la cassette en ouvrant des yeux rond, il la souleva, la soupesa. Puis il l’ouvrit et ce ne fut pas de l’or qui tomba mais un morceau de papier sur lequel était dessiné une corneille.

    « - Comment a-t-il fait ? cria le comte, Cette cassette est restée à votre flanc pendant tout le voyage et elle était pleine quand vous l’avez prise ! Cet homme est un sorcier ! Un démon ! Un… »

    A ces mots, le comte s’agita, rougit, fut secoué de spasmes. Enfin, il se raidit et tomba à la renverse, les yeux exorbités. « Il va s’évanouir » dit Lorac en s’élançant pour l’empêcher de tomber. Le comte fut reconduit inconscient au château. On le coucha et on alla appeler le docteur du château qui assura que ce n’était rien de grave et qu’il reprendrait bientôt conscience.

    Le comte fut réveillé en pleine nuit par un petit bruit. Il se sentait épuisé
    et il allait commencer à se rendormir quand il réentendit le petit bruit qui l’avait éveillé. Il se retourna vers la fenêtre et eût la peur de sa vie : une corneille géante le regardait à travers la vitre et tapait du bec pour attirer son attention.

    « - Valère ! articula-t-il »

    Une main avec un louis d’or apparut ; la pièce miroita un instant pour le narguer puis elle disparut. Le comte se jeta avec une dague à la main sur la fenêtre mais le visiteur se laissa tomber dehors et commença à avancer vers un petit bois. Le comte ouvrit la fenêtre, se laissa tomber par terre et partit à la poursuite de son homme masqué. Il arriva dans le bois et entendit une voix à sa droite.

    « - Je vous attendais, comte de Montignac »
    Ce dernier se tourna et vit un homme debout sur une pierre éclairée par la lune.

    « - Tu es Valère, hein ? dit le comte, Gredin ! Rends-moi ce que tu m’a pris ou bas-toi pour ta vie ! ( il utilisa des termes moins élogieux mais la censure interdit de les faire paraître ici ).

  •  Psss… impatient, coléreux, brutal, vous devriez changer le blason de votre lignée monsieur le comte. La cigogne qui est dessus vous va mal ; on devrait plutôt mettre un sanglier !
  •  Arrête de discuter ! Que veux-tu ? Pourquoi t’attaques-tu à moi ? Pourquoi redistribues-tu l’argent que tu voles ?
  •  Mmm… longue histoire. Pour l’éclairer, il est peut-être nécessaire que tu connaisses mon vrai visage et mon vrai nom, répondit Valère en abandonnant le vouvoiement. Très bien, dit-il en enlevant son masque, mon nom… »

    Il laissa tomber le masque par terre. Et montra son visage. Même à la faible lueur de la lune, Montignac le reconnut. Ses cheveux et son visage lui étaient familiers, très familiers. Cet homme, c’était Lorac de Cisveresi.

    « - Mon nom n’est pas Lorac, non que je ne m’appelle pas comme cela. Ce n’était qu’une identité pour t’abuser.

  •  Mais comment t’appelles-tu ? cria presque le comte
  •  Tu ne l’as donc toujours pas compris ? Lorac de Civeresi est l’anagramme, lettre pour lettre, de Valère de Croissic !
  •  De Croissic ! dit le comte d’une voix rauque. Mais tous les Croissic sont morts !
  •  Oui, tous ! Assassiné dans le dos ou dépossédés de l’or que vous leurs voliez, vous, les Montignac. Mais il en resta un ! Je suis le fils de Savinien de Croissic et de Dame Aliénor de Croissic, sa femme ! Lorsque ma mère mourut en couche, la guerre entre nos maisons avait déjà commencé et mon père s’était déjà rendu compte que nous étions condamnés ! Il a donc tenu sécrète ma naissance en disant que ma mère était morte de chagrin après la mort de Clotilde. Il me plaça en tutelle chez une famille de roturiers fidèle à la famille et leurs donna de l’argent pour m’élever secrè¬te¬ment ! Quand il mourut, tout le monde crut que les Croissic n’existaient plus ! Mais j’étais là, grandissant chaque jour pour prendre ma revanche ! Quand j’eus atteint l’âge de vingt-cinq ans, j’ai commencé à réunir des hommes fidèles et à préparer le retour de ma famille, quand les expéditions ont commencé, vous avez réagi comme je l’attendais. En appelant des mercenaires j’ai pus m’introduire près de vous, avec des hommes que j’avais moi-même pris comme mercenaires.
  •  Mais comment as-tu pris la rançon ? Je t’avais sous les yeux toutes la soirée, tu n’a pas pus la voler !
  •  Ridicule raisonnement ! J’avais deux exemplaires de la cassette, j’en ai rempli un avec l’or et l’autre avec le papier. J’ai jeté l’or au détour d’un chemin dans des feuillage et mes hommes l’on récupéré. C’était vraiment très facile vu la confiance aveugle que tu accordais à Lorac. Mais maintenant tout cela est terminé. Tu sais quel est le seul moyen pour restaurer l’honneur de ma famille.
  •  Un duel ? demanda le comte
  •  Exactement, répondit Valère, nous allons faire un duel à mort. La récompense sera tes terres et les miennes ainsi que toutes les possessions qui vont avec.
  •  Et pourquoi accepterais-je ? répondit Montignac, J’ai légalement la possession de tes terres, je n’a pas besoins d’un duel pour les gagner !
  •  C’est très simple. Si tu acceptes, nous nous battrons demain avec des témoins et un notaire pour prendre note de tous les enjeux et surtout avec des armes de duel véritables. Si tu refuses, je te tue, ici, tout de suite. Tu as une dague et moi une épée, cela ne devrait pas être trop dur. Je te donne une minute pour réfléchir. »

    Des gouttes de sueurs coulaient du front de Montignac. Il déglutit péniblement puis dit dans un murmure rauque :

    « - J’accepte »

    Par un beau matin de mai, Géraldine sortit du château pour étendre le linge. L’herbe était encore mouillée par la rosée et la fraîcheur de l’air la ragaillardit. Elle était de très bonne humeur depuis les évènements de cet hiver. Le duel avait bien failli provoquer sa mort mais même grièvement blessé il avait survécu grâce aux soins de Géraldine. Pendant toute sa convalescence, elle avait soigné ses blessures et elle avait su gagner son respect. Il lui avait tout raconté, tout, sauf le duel et ses raisons.

    En accrochant le linge elle le vit sortir du château, appuyé sur sa bé¬quille. Il se dirigea vers elle. Ils se saluèrent. « Vous semblez allez mieux, » dit-elle en souriant. Et brusquement, elle lui dit avec chaleur : « Oh ! S’il vous plaît, racontez moi ! Pourquoi vous êtes-vous battu ? Comment cela c’est passé ? Pourquoi n’en parlez-vous pas ? »
    Il prit une profonde inspiration :

    « - L’honneur seul a dicté ma conduite : je me devais de regagner les terres de ma famille, ces terres qui portaient le blason des Croissic et que les Montignac ont usurpé. Oui, je m’appelle Valère de Croissic. Je préférais garder jusque-là mon identité secrète pour mener à bien ma mission. De plus, Montignac, afin de ne pas voir l’intégrité de sa maison voler en éclats, exigea de garder le duel secret.

  •  Racontez moi votre combat, dit Géraldine d’une petite voix.
  •  Nous avons échangé nos coups dans la salle des armes avec nos témoins. Je frappe le premier ! Ah le chien ! Il tente de me feinter mais j’esquive ! Je le pare ! Et là, je prends mon gant, et pour l’insulter, le soufflette au visage
  •  Ohhh, s’exclama Géraldine impressionnée.
  •  Puis je frappe dans ses jambes pour l’obliger à reculer, dit Valère en s’enflammant de plus en plus, et la pif ! paf ! Deux coups dans son ventre qui déchirèrent son pourpoint !
  •  Tu as fais ça ? demanda Géraldine en riant tout en se rapprochant de lui. Elle se reprit aussitôt. Oh !désolée, je ne devrais pas vous tutoyer, je suis confuse, je….
  •  Ce n’est pas grave, dit-il, grand seigneur. Et après, d’une pichenette je l’envois les quatre fers en l’air ! Je le laisse se relever avant de le renvoyer manger la poussière. Puis, il essaye de me larder de coups. Il me blesse à deux endroits — que tu as soignés avec tendresse — un dans l’épaule et un autre dans la cuisse. Alors, supportant la douleur et serrant les dents, je m’avance en relevant mes manches et je dis :

    « Comte de Montignac, vous commencez à m’échauffer les oreilles ! ». Et alors je pris mon courage à deux mains et d’un petit coup charmant je l’envois dans l’autre monde, conclut-t-il en se demandant s’il n’avait pas un peu trop exagéré. ( J’ai effectivement appris par un des plus éminents géné¬a¬logiste du royaume que les Croissic avait des origines marseillaises du côté d’une tante maternelle par alliance.)

  •  Oh ! Tu as été fantastique, minauda-t-elle.

    Ils échangèrent un regard qui en disait long. Ils disparurent derrière un drap suspendu. Leurs silhouettes enlacées, telles des ombres chinoises, se détachaient sur l’écran blanc que formait le linge frais.

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