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Stéphane Hessel

Un grand ami de l’École nous quitte

Article du 25 mars 2013, publié par Brice Parent, Marbeau (modifié le 26 avril 2013 et consulté 1746 fois). Logo : flickr jmayrault

Il devait venir au Salon du livre de l’École de décembre 2012, mais il a finalement décliné au dernier moment, trop fatigué. Il faut dire que Stéphane Hessel ne se ménageait pas. Il était toujours par monts et par vaux, répondant souvent à toutes les sollicitations. Il assumait son rôle de passeur jusqu’à l’épuisement.

Stéphane Hessel est décédé le 27 février 2013, il avait 95 ans.

Il est le fils de l’écrivain et traducteur Franz Hessel (1880-1941) et de Helen Grund, journaliste (1886-1982). Stéphane Hessel est né le 20 octobre 1917 à Berlin, mais vit très jeune en France, pays dans lequel ses parents ont décidé de s’établir.

Stéphane Hessel vers 1925

Le jeune Stéphane est élevé dans un bain culturel exceptionnel, entouré d’artistes et d’écrivains de premier ordre. Il a accompli ses études secondaires à l’École alsacienne (1926-1933) puis au lycée Louis-le-Grand pour ses classes préparatoires.

Stéphane Hessel et son frère Ulrich ont aussi été témoins d’une histoire d’amour à trois entre leurs parents et l’écrivain Henri-Pierre Roché, qui en tirera un roman, Jules et Jim (1953). Pour son roman, Henri-Pierre Roché puise dans une veine largement autobiographique : Jim c’est lui, ou presque ; et Jules et Kathe sont directement inspirés par Franz Hessel et Helen Grund. Cette belle histoire d’amour n’a pas été mal vécue par Stéphane Hessel. Tout en étant très attaché à son père, il a beaucoup appris de Henri-Pierre Roché dans le domaine des arts – de la peinture en particulier dont ce dernier était un amateur éclairé. Ce n’est en fait qu’après la mort d’Helen Hessel (née Grund), morte en 1982 à l’âge de 96 ans, que fut révélée publiquement l’identité des personnes ayant inspiré ce célèbre trio, en particulier dans les carnets de Henri-Pierre Roché intitulés Carnets, Les années Jules et Jim, Première partie, 1920-1921, carnets publiés en 1990 avec une préface de François Truffaut, ou encore par la publication en 1991 de certaines des lettres d’Helen Hessel à Henri-Pierre Roché dans Journal d’Helen, lettres à Henri-Pierre Roché, 1920-1921 (André Dimanche, 1991).

Il est reçu à l’École normale supérieure à titre étranger. Mais au moment de sa naturalisation, en 1937, il doit repasser le concours, « normal » cette fois et l’obtient. Sa formation est variée : philosophie, London School of Economics, École libre des sciences politiques.

Stéphane Hessel est mobilisé en 1939 alors que son père, sujet allemand, pourtant farouchement anti nazi et juif, est interné dans un camp français (Colombes puis Les Milles près d’Aix-en-Provence). Après la défaite, il a une obsession, quitter la France pour rejoindre l’Angleterre, ce qu’il parvient à faire. Il arrive au printemps 1941. Il s’engage dans les Forces aériennes françaises libres puis travaille pour les services secrets de la France libre, le BCRA, pour lequel il est envoyé en mission en France en 1944. Trahi, « Greco » est arrêté, torturé et déporté à Buchenwald puis à Dora et s’évade sur le chemin d’un transfert vers Bergen Belsen. Il confessera avoir eu beaucoup de chance pour échapper à la mort dans cet enfer.

C’est en 1945 que commence la grande affaire de sa vie, la diplomatie. Il est un des derniers à intégrer le Quai d’Orsay par l’intermédiaire du « grand concours » avant la mise en place de l’École nationale d’administration. Outre ses postes à l’étranger ou à l’administration centrale, il se distingue pour son intérêt pour l’Organisation des Nations Unies (ONU). Il y est à plusieurs reprises détaché pour y occuper de hautes fonctions. Il sera témoin de la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948 (on lui a parfois attribué un rôle qu’il n’a jamais assumé lui-même). Précisons que ce choix était à l’époque audacieux. L’ONU pour la carrière d’un diplomate n’équivalait pas un grand poste européen (Londres, Moscou) ou les Etats-Unis. Il mènera une carrière atypique qui se solde par une nomination comme chef de la délégation française à l’ONU à Genève en 1977 et par l’élévation à la dignité d’Ambassadeur de France en 1981.
Il fut le proche collaborateur de Pierre Mendès France (il fut membre de son cabinet en 1954-1955), du ministre de la Coopération Pierre Abelin ou de Michel Rocard. Il participe à la création d’un des premiers think tank français, le Club Jean Moulin

Stéphane n’a cessé d’occuper des fonctions après sa retraite officielle, il connaît ainsi une deuxième vie trépidante : membre de la Haute autorité pour la communication audiovisuelle, du Haut Conseil pour l’intégration, du Conseil d’administration de l’École alsacienne… Il est encore le porte parole du « collège des médiateurs » entre les sans-papiers de Saint-Ambroise et de Saint-Bernard et le gouvernement.

Avec Indignez-vous en 2010 Hessel commence une troisième vie à 93 ans ! Ce petit opuscule d’une trentaine de pages fait le tour du monde et se vend à plus de 4 millions d’exemplaires. Pour Stéphane Hessel, le « motif de base de la Résistance, c’était l’indignation ». Certes, les raisons de s’indigner dans le monde complexe d’aujourd’hui peuvent paraître moins nettes qu’au temps du nazisme. Mais « cherchez et vous trouverez » : l’écart grandissant entre les très riches et les très pauvres, l’état de la planète, le traitement fait aux sans-papiers, aux immigrés, aux Roms, la course au « toujours plus », à la compétition, la dictature des marchés financiers, jusqu’aux acquis bradés de la Résistance – retraites, Sécurité sociale… Pour être efficace, il faut, comme hier, agir en réseau : Attac, Amnesty, la Fédération internationale des Droits de l’homme… en sont la démonstration. Alors, Stéphane Hessel, en appelle à une « insurrection pacifique ».

Indignez-vous va finalement dans le droit fil de tous les engagements que nous venons de rappeler. Stéphane Hessel profite de l’autorité qu’on lui confère pour pousser le débat, nous confronter face à nos contradictions. Il est ainsi l’incarnation de la figure de l’intellectuel, c’est-à-dire un homme qui utilise sa notoriété dans un domaine spécifique pour intervenir dans le débat public.

Ce texte, qui a suscité un émoi important, a parfois été très critiqué, tout comme son engagement auprès de la cause palestinienne. Il ne s’agit pas ici de le défendre, mais de comprendre sa démarche. Avec Indignez-vous, Stéphane Hessel est passé aux yeux de certains pour le gourou d’une gauche moralisatrice qui enfonce des portes ouvertes. Peut-être. Mais sans doute que dans une période de crise économique et morale que connaît alors l’Europe, rappeler quelques principes fondamentaux reste utile. Quant à la cause palestinienne, il ne s’agit pas non plus de revenir sur les polémiques que ses positions ont provoquées sur une question très complexe, mais de simplement rappeler que pour lui, l’évolution de cette cause, allait de pair avec son attachement réel à Israël. L’accuser d’être un antisémite juif était excessif.

Son estime pour l’École était réelle, il a maintes fois manifesté cet attachement à son ancien établissement (de 1926 à 1933), dans ses livres, mais aussi dans le documentaire Ad nova tendere sueta : l’École alsacienne de Yann Legargeant. Dans ce dernier, on l’entend déclamer, en compagnie de Henri Appia et Roger Gruner, un chant patriotique appris durant leur scolarité. Il se souvient avec émotion de ses professeurs, notamment Maurice Fischer, qui fut pour lui un extraordinaire initiateur à la littérature française. Il se souvient aussi du cosmopolitisme qui existait alors, qui était si important pour ses parents, sujets allemands. Stéphane Hessel se rappelle avec émotion d’une jeune américaine qui était en 6e avec lui ! Il affirme que c’est à l’École qu’il a appris le sens de l’international. « Les Nations Unies, c’est peut-être à l’École que je les ai éprouvées de la façon la plus directe, la plus conviviale »

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Il a souvent été sollicité et a presque toujours répondu présent : inauguration de la plaque du premier établissement de la rue des Écoles (octobre 1998), inauguration du bâtiment 1 (2001). En tant que membre du Conseil d’administration, il a été au cœur de la vie de l’École. Il nous a fait l’honneur de venir à de nombreuses reprises participer à des conférences. Ces interventions ont toujours suscité parmi les élèves présents une admiration manifeste. Stéphane Hessel est de ces hommes qui savent susciter l’enthousiasme par leur chaleur et par l’honnêteté de leur propos. Ce sont des leçons d’humanité. Sitôt les conférences achevées, ils se précipitaient pour le rencontrer, pour acheter et faire dédicacer un de ses ouvrages.

Sans doute en hommage à ce très fort lien entre l’ancien élève et son école sera-t-il judicieux d’attribuer son nom à toute ou partie des nouveaux bâtiments de l’École.

Certains pourraient tirer une forme d’arrogance, de fierté mal placée de cette vie bien remplie. Rien de tout cela chez Stéphane Hessel, au contraire, une constante bienveillance l’anime. D’où vient cette énergie, cette capacité à rendre service à nos prochains ? Stéphane Hessel rappelle que deux événements ont fait en sorte qu’il cherche à se rendre utile : le premier est Auschwitz. Ce drame lui a permis de comprendre rapidement que l’Organisation des Nations Unies était un moyen de faire évoluer les hommes et de faire respecter les droits de l’homme. Un autre événement inattendu pour sa génération a eu des répercutions importantes : Hiroshima. Ce n’est que depuis 1945 que pour la première fois les hommes sont capables de s’autodétruire. Hiroshima est à l’origine d’un nouveau souci. À partir de ce moment, on a des responsabilités : défendre l’humanité contre ses propres folies. Il n’y a pas que le nucléaire à prendre en compte, il ne faut pas oublier l’érosion de nos ressources, naturelles et culturelles. Stéphane Hessel se sent comme le témoin de ces graves modifications dans l’histoire.

Si ses obsèques ont eu lieu le jeudi 7 mars dans l’intimité familiale au cimetière du Montparnasse, Stéphane Hessel a eu droit le matin même à une solennelle cérémonie d’hommage national aux Invalides en présence du président François Hollande, du Premier ministre et de nombreuses personnalités. Cet événement a même été retransmis dans son intégralité sur France 2. La presse nationale a aussi consacré une place conséquente à sa disparition. Le Indignez-vous ! n’y est certainement pas pour rien, mais c’est aussi et peut-être surtout la disparition de l’un des derniers grands témoins médiatiques de cette génération, qui a résisté, connu l’enfer des camps et a ensuite contribué, à son échelle, à la reconstruction du monde d’après-guerre. Il faut effectivement remarquer que le conflit est terminé depuis bientôt 70 ans. Sur les 1036 Compagnons de la Libération, 23 seulement sont encore vivants, le plus jeune est né en 1925.

Cérémonie d’hommage national aux Invalides

Je voulais aussi, à titre personnel, évoquer mon souvenir de Stéphane Hessel. Je précise que je ne suis ni l’un de ses proches, ni l’un de ses amis, mais un de ces anonymes qui eu l’occasion de le côtoyer régulièrement depuis leur tendre enfance. Il a fait partie de ces personnages qui ont contribué à faire ce que je suis. Il a dirigé une mission à Alger pendant les années 1960, en même temps que mon père, qui dirigeait l’Office universitaire et culturel français à Alger. Le hasard a voulu que je naisse là-bas. Hessel, son épouse Vitia et mes parents se fréquentaient, mon frère et les enfants de Stéphane Hessel allaient au même lycée. Bien des années plus tard, travaillant sur les émigrés allemands anti-nazis pour ma maîtrise en 1989, mon père me conseilla de rencontrer Hessel. Je fus rapidement reçu. Quand j’arrivai à l’appartement de la rue Alexandre Cabanel dans le XVe, je fus accueilli un peu froidement, Stéphane Hessel cherchait quelque chose et semblait un peu préoccupé. Je me disais que mon rendez-vous commençait mal. Quelques minutes après il revint tout sourire vers moi avec une photo entre les mains : on le voyait avec un nouveau né dans les bras. « Vous avez grandi depuis ! » me dit-il. Cette rencontre a été la première d’une assez longue série : entretiens sur la diplomatie d’après guerre, sur la Société des Nations et l’ONU et conférences à l’École, seul ou, en 1996, avec Lucie Aubrac. Stéphane Hessel malgré son emploi du temps de ministre, se rendait autant que possible disponible, avec une éternelle bonne humeur. Je me souviens qu’ayant dû m’absenter pendant une conférence que je menais avec lui pour régler un problème pendant le Salon du Livre 2007, Stéphane Hessel avait tout pris en main pendant mon absence… En 2008, nous avons participé ensemble, sans le savoir initialement, à un documentaire de Aubin Hellot consacré à René Cassin.

Pour finir, je voudrais reprendre un émouvant cadeau que nous avait fait Stéphane Hessel à l’issue de sa conférence pendant la Semaine de l’histoire, un des quatre-vingt-huit poèmes qu’il connaissait par cœur. Avec « La jolie rousse » de Guillaume Apollinaire, il nous livra ainsi un des trésors accumulés et conservés dans sa mémoire, avec les souvenirs et les retentissements qui lui est attaché. En voici les premiers vers…

Me voici devant tous un homme plein de sens
Connaissant la vie et de la mort ce qu’un vivant peut connaître
Ayant éprouvé les douleurs et les joies de l’amour
Ayant su quelquefois imposer ses idées
Connaissant plusieurs langages
Ayant pas mal voyagé.
Ayant vu la guerre dans l’Artillerie et l’Infanterie

Dans ce poème qui fait figure de poème testament, de bilan de vie, Stéphane Hessel tient particulièrement à un vers, qui évoque la fuite du temps :

Il y a aussi le temps qu’on peut chasser ou faire revivre

Michel Marbeau

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hessel_300.jpg
25 mars 2013
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Cérémonie d’hommage national aux Invalides
25 mars 2013
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P. de Panafieu

Stéphane Hessel vers 1925
25 mars 2013
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